Publié le 23 mars 2026 Mis à jour le 23 mars 2026
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Complément date
Mardi 24 mars 2026 à 13h

 
Lieu(x)
FLSH - Salle 011

Marie ferru (PR Géographie, Laboratoire Ruralités, Université de Poitiers), 24 mars,

En dépit du processus de désindustrialisation à l’œuvre depuis les années 1990[1], le développement des territoires français repose encore fortement sur l’industrie[2], activité d’autant plus importante qu’elle permet des effets d’entraînement sur toute l’économie (Bost et Messaoudi, 2017). En France, le gouvernement participe à cette réindustrialisation et souhaite, comme ses homologues européens, renforcer sa souveraineté industrielle en rapatriant certaines activités (Pegoraro et al., 2022) et « rattraper le retard industriel français » grâce au plan France 2030, à des politiques centrées sur l’innovation technologique et au développement de l’industrie 4.0. Des chercheurs, tels que Veltz (2022), considèrent pourtant que l’industrie doit rompre avec l’accumulation des performances, et aller au-delà du verdissement de la production et d’innovations technologiques toujours plus efficaces » pour répondre à l’urgence écologique, au creusement des inégalités territoriales (« left-behind places » (Rodriguez-Pose, 2017) et aux défis sociaux pressants (création d’emplois, développement des compétences, perception des risques industriels, etc.). Suivant ce dernier, la réindustrialisation nécessiterait une véritable « bifurcation » du modèle actuel. De tels enjeux invite à interroger les trajectoires de réindustrialisation des territoires, les possibilités de bifurcation ainsi que l’existence de leviers et freins vers une « nouvelle » réindustrialisation. 
La question des trajectoires de développement territorial a été largement abordée par la Géographie Economique Evolutionniste (GEE) (Isaksen et Trippl, 2014; Martin, 2010) et notamment au travers du concept de « related diversification » (Nefke et al., 2011 ; Boschma & Frenken, 2011 ; Frenken, van Oort et Verburg, 2007). Elle est réactualisée face à l’urgence de la transition écologique : une « diversification non reliée » constituerait une nouvelle configuration pour répondre au changement climatique (Castaldi, Frenken et Los, 2015; Fleming, 2001). Cette diversification non reliée – correspondant à une bifurcation dans la trajectoire – est relativement moins étudiée et ses freins multi-échelles, nécessitant de recourir non seulement à la GEE mais également aux transition studies pour les comprendre (Boschma et al., 2017). En dépit de la reconnaissance croissante pour ce rapprochement conceptuel (Coenen et Truffer, 2012 ; Coenen et al., 2012 ; Bridge et al., 2013 ; Hansen et Coenen, 2015 ; Binz et al., 2020 ; Fontaine, 2024 ; Binz et al., 2025), son opérationnalisation empirique reste encore faible, limitant la mise en exergue d’ « objets », d’interdépendances indispensables entre les différentes échelles inhérentes à cette nouvelle reconfiguration de l’industrie.

Le cas de Grand Châtellerault (Nouvelle Aquitaine), territoire historiquement industriel, apparait riche en enseignements à cet égard. La communauté d’agglomération est organisée autour d’une ville-centre (de taille moyenne) - reconnue pour ses savoirs faire traditionnels autour du travail des métaux - et de nombreuses petites communes rurales et agricoles - orientées vers les grandes cultures (à l’ouest) et l’élevage extensif (à l’est).  Le développement du territoire a été pendant de nombreuses années centré principalement autour d’activités industrielles traditionnelles, révélant une capacité de diversification cohérente du territoire (Ferru, 2009) et une forte résilience (taux de chômage limité suite à la fermeture manufacture d’armes, Fabris, ou les Fonderies du Poitou). Face aux crises actuelles (changement climatique, guerre en Ukraine), plus globales et systémiques, cette trajectoire semble être mise à mal et a fait place récemment à de nouvelles initiatives locales autour du développement d’énergie renouvelables porteuses d’une bifurcation (i.e. unrelated diversfication). L’analyse multi-échelle du développement (genèse et réorganisation) du service énergie de Grand Châtellerault et d’un projet de hub énergétique rendent compte d’un effet de verrouillage (« a halt due to lock-in » (Saviotti et Frenken, 2008)) dans la trajectoire initiale. Cette dernière apparait par ailleurs inscrite dans un régime socio-technique dominant (centré autour d’une industrie traditionnelle porteuse d’emplois) limitant l’intégration des projets énergétiques (niches) pour un renouvellement des activités industrielles et de la spécialisation du territoire. Notre analyse montre enfin l’existence de problèmes d’agence entre les élus et services techniques, de contraintes macro-économiques fortes (soutien institutionnel limité et incertain aux énergies renouvelables et à l’industrie) tout en suggérant l’existence de matérialités opératoires (ressources foncières et agricoles) et nœuds socio-techniques (réseaux d’énergie) agissant comme interface indispensable à la bifurcation de l’industrie du châtelleraudais.

[1] Les emplois industriels passent, pour les pays membres de l’OCDE, de 30% des emplois en 1991 à 22,7% en 2017 tandis que la part de la valeur ajoutée industrielle dans le PIB recule, entre 1997 et 2016, de 26,5% à 22,5%.
[1] En France, l’industrie pèse, en moyenne, 13,3% de l’emploi total (Insee, 2021) et 17% du PIB (Statistica, 2022).